À Saint-Brieuc Fonderie, Jérôme Pipet forge l’avenir de l’industrie

Arrivé à Saint-Brieuc en 2003 comme jeune ingénieur, Jérôme Pipet dirige aujourd'hui Saint-Brieuc Fonderie, entreprise de 75 salariés et près de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, spécialisée dans les pièces d'usure pour carrières et industries lourdes. Après avoir participé à son sauvetage en 2018 aux côtés de six autres cadres, il a contribué à redresser une société alors déficitaire, devenue l'un des rares acteurs européens de son secteur. Diversification, économie circulaire et innovation industrielle constituent désormais les piliers de son développement.

Pour Jérôme Pipet, la fonderie n’est pas seulement un métier. C’est une vocation née très tôt. « J’ai orienté ma scolarité vers la fonderie », raconte celui qui est originaire du centre de la France. Après une classe préparatoire, il intègre les Arts et Métiers à Cluny avant de poursuivre sa formation à l‘École supérieure de fonderie.

En 2002, alors qu’il effectue sa spécialisation au sein du groupe Manoir Industries, le marché aéronautique traverse une période difficile après les attentats du 11 septembre. Les embauches se raréfient. Une opportunité se présente alors en Bretagne. « En théorie, j’aurais dû rester dans la fonderie aéronautique où j’effectuais ma spécialisation, mais les perspectives se sont refermées. Saint-Brieuc cherchait quelqu’un, et c’est comme ça que je suis arrivé ici », se souvient-il.

En 2003, il rejoint le site briochin comme ingénieur de production. Il participe ensuite à la création du service méthodes avant de prendre la responsabilité du modelage. Pendant près de huit ans, il gravit les échelons et acquiert une connaissance fine de l’outil industriel.

Le choix de partir… puis de revenir

En 2011, alors que Manoir Industries est piloté par des fonds d’investissement, Jérôme Pipet prend ses distances avec une stratégie qu’il juge éloignée des réalités industrielles. « On remplaçait des responsables techniques expérimentés par des managers qui n’avaient parfois jamais mis les pieds dans une fonderie. J’étais en désaccord avec ce qui se faisait, donc j’ai préféré partir. » Il rejoint alors Cooperl, où il travaille sur des projets de mise aux normes des élevages porcins. Une expérience qu’il qualifie encore aujourd’hui d’« enrichissante ».

Mais en 2014, l’ancien responsable production reçoit un appel qui va changer la suite de son parcours. L’actionnaire chinois de l’époque souhaite créer une nouvelle fonderie en Chine destinée au marché mondial des pièces d’usure. « Pour un fondeur, créer une fonderie à partir d’une feuille blanche reste quelque chose de très séduisant », confie-t-il.

Le projet ne verra finalement jamais le jour. En revanche, son retour sur le site de Saint-Brieuc lui fait prendre conscience de l’ampleur des difficultés. « J’ai retrouvé un site dans un état inquiétant. » Nommé responsable de production, il participe alors au redressement opérationnel. Les pertes diminuent, les performances industrielles s’améliorent, mais la situation financière demeure fragile.

 

Le pari de la reprise

En 2016, l’actionnaire chinois envisage de mettre un terme à l’aventure bretonne. Arrive alors Patrick Ducatillon, ancien dirigeant de fonderie, chargé d’étudier l’avenir du site.Très vite, celui-ci imagine un projet de reprise. « Je lui dois une reconnaissance éternelle. Il a su convaincre très rapidement toutes les parties prenantes et trouver des solutions là où beaucoup pensaient que c’était impossible », souligne Jérôme Pipet. Après deux années de travail, le projet se concrétise. En 2018, sept cadres deviennent actionnaires majoritaires de la holding et en association avec Carrières Lessard de Bréhand rachètent Saint-Brieuc Fonderie. À l’époque, l’entreprise emploie encore près de 170 personnes et accumule les pertes.

La nouvelle équipe revoit entièrement la stratégie. Certaines productions sont abandonnées au profit de pièces plus techniques et à plus forte valeur ajoutée. L’organisation est rationalisée tandis que les investissements reprennent. « Nous avons remis la technique au cœur du processus et recentré l’activité sur ce que nous savions faire de mieux », résume le dirigeant. « Nous avions prévu d’être à l’équilibre en 2020 et rentables en 2021. Finalement, nous avons retrouvé l’équilibre dès 2019 et dégagé des résultats positifs dès 2020. »

Un spécialiste européen des pièces d’usure

Aujourd’hui, SBF réalise près de 10 millions d’euros de chiffre d’affaires, dont 30 % à l’export. L’entreprise emploie 75 salariés sur un site de huit hectares dont 2,5 hectares d’ateliers. Elle fournit des clients dans près d’une cinquantaine de pays et figure parmi les très rares spécialistes européens des pièces en acier au manganèse destinées aux carrières.  Cette activité historique représente toujours environ 70 % du chiffre d’affaires. « Nous sommes sur un marché très particulier. Les pièces que nous fabriquons sont celles qui cassent ou broient la roche dans les carrières. »

La force de SBF réside également dans la diversité de son portefeuille clients. « Notre plus gros client représente environ 10 % du chiffre d’affaires. Nous ne sommes dépendants de personne. » Face au ralentissement du secteur des granulats, l’entreprise élargit progressivement son champ d’action. Elle fabrique désormais des lingotières pour un producteur de laine de roche, des équipements pour les hauts-fourneaux d’ArcelorMittal ou encore des grilles destinées au port de Brest. « Il y a cinq ou six ans, nous n’aurions même pas répondu à ce type de demande. Aujourd’hui, nous voyons arriver de plus en plus d’industriels qui recherchent des solutions de proximité et davantage de souveraineté. »

Cette diversification s’appuie sur un bureau d’études intégré capable de repenser certaines pièces industrielles afin d’en améliorer la durée de vie ou les performances.

L’économie circulaire comme moteur

Parmi les projets les plus structurants figure le développement d’une filière de recyclage des pièces usées en acier au manganèse. Pendant longtemps, ces équipements terminaient leur vie dans les circuits traditionnels de la ferraille. Désormais, Saint-Brieuc Fonderie les récupère pour les refondre sur son site. « Nos clients deviennent nos fournisseurs de matière première. » L’entreprise récupérait autrefois 500 à 600 tonnes de métal usagé par an. Elle en collecte aujourd’hui 1 500 tonnes. Avec le soutien de l’Ademe, un programme d’investissement de 600 000 euros a été lancé pour améliorer les capacités de manutention, d’analyse des alliages et de découpe. « Notre objectif est de limiter au maximum notre dépendance aux matières premières importées tout en réduisant notre empreinte carbone. »

Une industrie plus sobre

Autre sujet majeur : la gestion de l’eau. Alors que les sécheresses se multiplient, l’entreprise a déjà réduit ses prélèvements de 900 000 à 140 000 m³ par an. « Souvent, ce sont des mesures de bon sens qui produisent les plus gros résultats. » SBF travaille désormais sur un projet de circuit fermé de l’eau estimé à 1,8 million d’euros. Parallèlement, elle participe à un programme de recherche avec l’Agence nationale de la recherche et les Arts et Métiers portant sur la robotisation du meulage afin d’améliorer les conditions de travail des opérateurs. « L’idée n’est pas de remplacer l’homme, mais de supprimer les efforts physiques et les vibrations. L’intelligence reste entre les mains de l’opérateur. »

Aujourd’hui, Jérôme Pipet continue de regarder devant lui. Après avoir contribué au sauvetage d’une entreprise que beaucoup pensaient condamnée, il entend désormais consolider son développement dans un contexte où souveraineté industrielle, recyclage et relocalisation deviennent des enjeux stratégiques. « La fonderie a toujours su se réinventer. Notre rôle aujourd’hui, c’est de préserver ce savoir-faire tout en préparant l’avenir. » 

 

Cette stratégie a valu à Saint-Brieuc Fonderie de recevoir l’un des quatre trophées Crisalide industrie, à l’occasion de la dernière édition de l’Open de l’Industrie , à Saint-Malo , le 13 octobre 2026.

 


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