Pour Maxime Darmet, économiste chez Allianz Trade, la donne a changé depuis l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2017. « Effectivement, les droits de douane ont explosé. On est passé de 2% en moyenne à des pics de 12% fin 2025, avant une stabilisation autour de 8% après l’intervention de la Cour suprême en février 2025. » Une partie des tarifs a même été remboursée aux importateurs américains, pour un montant de 150 milliards de dollars. Mais la saga est loin d’être terminée : « D’ici fin juillet 2026, l’administration Trump devra réactiver la Section 301 pour remplacer les tarifs expirants. On s’attend à une stabilisation autour de 12-13%, aussi bien pour les États-Unis que pour l’Union européenne. »
Cependant, les droits de douane ne sont qu’une partie émergée de l’iceberg. « Les tarifs, c’est ce qui fait la Une des médias, car c’est facile à quantifier. Mais le vrai enjeu, ce sont les mesures protectionnistes non tarifaires », poursuit l’économiste. 800 mesures ciblent désormais les biens stratégiques (serveurs, semi-conducteurs, composants liés à l’IA), représentant 20% des restrictions mondiales contre seulement 7% il y a 15 ans. « C’est une accélération franche, très nette, sur les chaînes de valeur industrielles. »
Des conséquences immédiates sur les flux commerciaux
Les données parlent d’elles-mêmes : en un an, les exportations américaines ont augmenté de 12%, tandis que les importations ont chuté, notamment pour les matériaux industriels et énergétiques. « L’économie américaine est devenue plus exportatrice et moins importatrice. C’était l’objectif premier des tarifs, et on le voit clairement. » Autre bouleversement structurel : « La Chine est en passe de devenir la première puissance exportatrice mondiale, devant la zone euro. En volume, elle représente déjà 18-20% des exportations, contre une stabilité relative des États-Unis à 8%. »
Le choc des dépendances technologiques
Pour Pierre-Alain Raphan, de Claranet France (600 salariés dont 250 à Rennes), la prise de conscience a été brutale. « On a vécu une séquence de crises simultanées : la guerre en Ukraine, l’inflation énergétique, et puis le retour de Trump. Quand vous êtes propriétaire de data centers et que vos coûts énergétiques augmentent de 20%, vous le sentez passer très vite. » Mais le vrai électrochoc est venu des décisions unilatérales des géants américains. « Un fournisseur comme VMware peut, du jour au lendemain, augmenter ses tarifs de 50%. Sans préavis, sans négociation. Et si vous n’avez pas de plan de résilience, vous subissez. » Le responsable des relations extérieures révèle un chiffre édifiant : « L’an dernier, un des trois grands fournisseurs de cloud américains stockait à lui seul 97 exaoctets de données. Pour vous donner une idée, c’est l’équivalent de 18 millions de tours Eiffel empilées de disques durs. Et une grande partie de ces données… sont les nôtres. » Or, ces données sont soumises à des lois extraterritoriales comme le Cloud Act ou le FISA, qui permettent aux autorités américaines d’y accéder. « On a encore un gros travail à faire. »
Face à ce constat, il faut un changement radical des mentalités : « Chaque euro dépensé est un vote. Dans nos achats, il faut prioriser ce qu’on sait faire de mieux en France et en Europe pour protéger notre souveraineté. » Pourtant, les chiffres sont implacables : « Moins de 2% des budgets numériques des grands comptes français (CAC 40, ministères) sont fléchés vers des solutions françaises. » Un déséquilibre qu’il faut corriger rapidement, selon lui.
La défense, un secteur préparé aux crises
Patrice Le Lourec, directeur de Thales Brest, rappelle que dans le monde de la défense, la souveraineté n’est pas une nouveauté. « Les enjeux de souveraineté existent depuis les années 70. On y était préparés, car les crises font partie de notre ADN. » Avec 3 500 employés en Bretagne et 40 000 en France, 80 000 dans le monde, Thales est un acteur clé des systèmes de détection (radars, sonars) pour les marines du monde entier, y compris les États-Unis. « Le marché américain représente 50% du marché accessible pour un pays comme la France. » Pour éviter toute dépendance, Thales a fait un choix radical : aucun composant américain dans ses produits. « On a une traçabilité totale sur l’ensemble de nos composants. C’est un cycle qui dure depuis des dizaines d’années. » Toutefois, les crises récentes (Covid, conflits, tensions logistiques) ont imposé un double sourcing : « Il faut s’assurer d’avoir des doubles sources, voire réindustrialiser des capacités en déclin en France » et des investissements massifs : « On a recruté 100 personnes en 4 ans à Brest, et investi dans trois grands bâtiments pour monter en puissance. »
La Bretagne, un écosystème unique
Le directeur de chez Thales met en avant les atouts bretons : des filières d’excellence ( drones, photonique, cybersécurité, spatial, énergies renouvelables, biotechnologies, agriculture, automobile, naval), des pôles de compétitivité et des technopoles pour soutenir l’innovation et une position stratégique : « La Bretagne, sur la façade atlantique, est l’une des plus grandes façades maritimes d’Europe. On est un territoire très visible et bien ancré. Si on arrive à faire travailler ensemble toutes ces filières, à les diversifier et à consolider leur approche face aux crises, la Bretagne peut devenir un acteur majeur de l’industrie du futur. »
Le cas Synetics Export : un électrochoc géopolitique
Synectics export, issue de la fusion entre Evolution International et l’activité export de l’Allemand Masterrind, est un acteur majeur en Europe dans la génétique bovine et caprine. Marielle Bréheret, sa directrice (siège à Noyal-sur-Vilaine), a vécu un scénario cauchemardesque : « La Chine a fermé son marché à la France du jour au lendemain, officiellement pour des raisons sanitaires, mais en réalité pour des raisons géopolitiques. » Résultat : 20% de l’activité de l’entreprise bloqués, avec un effet domino sur 27 autres pays ayant suivi la Chine. Face à cette dépendance aux marchés tiers, Synetics Export a dû repenser sa stratégie et renforcer les échanges intra-européens : « Nos conditions sanitaires sont complexes, mais au moins, on maîtrise les règles du jeu. ». Le groupe a également diversifier les certificats sanitaires et négocier des accords bilatéraux ou européens pour sécuriser les exportations.
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