Les chiffres : 14 % de naissances en moins en quelques années, avec une accélération récente et un taux de fécondité de 1,66 enfant par femme en 2024, bien en dessous du seuil de renouvellement (2,1). Si la France reste au-dessus de la moyenne de l’Union européenne (1,38), elle est loin de pouvoir compenser le déclin par sa démographie naturelle. « On est meilleurs que les autres, mais on est très, très loin du 2,1. Et ça, c’est un problème« , souligne Thierry Pech. Car sans un taux de fécondité suffisant, la population active va mécaniquement diminuer, entraînant avec elle le système de retraite et de protection sociale.
La main-d’œuvre : du plateau au toboggan
Depuis 1975, le volume de la main-d’œuvre en France n’a cessé d’augmenter. Mais depuis 2020, la courbe s’est aplatie, et les projections sont sans appel : « elle va bientôt s’inverser ». Le ratio de soutien (nombre d’actifs pour chaque inactif, retraité ou enfant) est aujourd’hui de 1,19. Si ce ratio passe sous 1, cela signifiera qu’un actif devra subvenir aux besoins de deux personnes (lui-même + un retraité ou un enfant). « À 1, c’est déjà difficile. En dessous, ça devient impraticable« , avertit Thierry Pech.
Les entreprises en première ligne
Si les projections démographiques sont alarmantes, la réalité est déjà là pour de nombreuses entreprises françaises. Alain Di Crescenzo, président de CCI France, a dressé un constat sans fard : « la France est déjà en crise de main-d’œuvre. 50 % des entreprises déclarent rencontrer des difficultés de recrutement (source : enquête France Travail). Certains secteurs sont en état de crise aiguë : dans la restauration, des établissements ferment un jour de plus par semaine faute de personnel, dans le BTP, des chantiers sont abandonnés par manque de main-d’œuvre. » souligne-t-il. Autre constat : la transmission d’entreprises est en berne : seulement 26 000 à 27 000 reprises par an, alors qu’il en faudrait 70 000 pour éviter une destruction de valeur et d’emplois.
Avec un taux de chômage à 8,3 %, la France compte pourtant des millions d’emplois non pourvus. Comment expliquer ce paradoxe ? « Les jeunes peu qualifiés et les seniors sont sous-employés, tandis que les métiers en tension (bâtiment, hôtellerie, santé) peinent à attirer des candidats. De même, les travailleurs ne sont pas toujours là où les emplois se trouvent. », indique Alain Di Crescenzo.
L’immigration : une solution incontournable ?
La dépendance de certains secteurs à la main-d’œuvre étrangère est un fait établi. « Dans le bâtiment, l’informatique ou l’hôtellerie-restauration, jusqu’à 1 travailleur sur 3 est né à l’étranger, poursuit Thierry Pech. La crise du Covid a servi de test grandeur nature : la fermeture des frontières en 2020 a révélé que les secteurs les plus dépendants de l’immigration ont subi les plus fortes pénuries. Et de citer l’exemple italien et espagnol : Ces pays ont ouvert massivement leurs frontières pour répondre aux besoins de leur tissu productif. « Si on ferme les frontières, on aura des problèmes de recrutement très rapides« , résume-t-il.
Quelles solutions ?
Aujourd’hui, le taux d’emploi en France est de 60-65 %, contre 75 % en Allemagne. « Passer à 75 % permettrait de compenser une partie du déclin démographique », esquisse le président de CCI France. Les cibles prioritaires sont les jeunes, les seniors et les femmes. Le taux d’emploi des 15-24 ans est de 33,8 % en France, contre 50 % en Allemagne. « Former et intégrer davantage de jeunes est une urgence comme celle d’allonger d’allonger la durée de travail, souligne Thierry Pech. Concernant les femmes, la France a déjà un taux d’activité féminin élevé, mais des marges de progression subsistent, notamment dans les métiers traditionnellement masculins ». Pour Alain Di Crescenzo , il faut également réformer la formation et l’apprentissage. Les CFA (Centres de Formation d’Apprentis) sont aujourd’hui en difficulté financière, avec une baisse de 21 % des effectifs dans certains secteurs. On ne pourra pas garder autant de CFA indépendants qu’aujourd’hui. Il faut mutualiser, optimiser, et innover« , explique-t-il.
Par ailleurs, l’intelligence artificielle et l’automatisation vont bouleverser le marché du travail, provoquant à la fois des opportunités et des risques. « Il faut engager une reconversion massive des travailleurs vers des métiers peu substituables (soins, éducation, sécurité), créer des fonds publics pour financer la reconversion, comme en Corée du Sud, où le Parlement a récemment adopté une loi en ce sens ou encore taxer taxer des robots. Certains pays envisagent un prélèvement sur les outils d’IA pour financer la protection sociale. L’IA va remplacer des emplois, mais elle en créera aussi. Le défi, c’est de faire en sorte que les travailleurs puissent basculer vers ces nouveaux métiers », poursuit Thierry Pech.
« Si l’immigration divise, elle est aujourd’hui indispensable pour compenser le déclin démographique ». Pour maintenir l’équilibre, la France a besoin d’un solde migratoire de 120 000 à 150 000 personnes par an. 90 000 Français quittent le pays chaque année (jeunes, retraités, etc.). Si on ferme les frontières, la population active va mécaniquement diminuer. « Tous les pays européens, même les plus à droite, ont besoin d’immigrés pour faire fonctionner leur économie », conclut l’auteur de Sans eux.




