Lorsqu’elle évoque son parcours, Marie Paindavoine remonte naturellement à ses premières années de recherche. Scientifique de formation, elle soutient en 2017 une thèse en cryptographie, réalisée en partenariat entre Orange et l’Université de Lyon. « La cryptographie, c’est l’art de transformer des messages pour qu’ils ne puissent pas être lus par des tiers », résume-t-elle. Une discipline devenue indispensable, qu’il s’agisse de paiements en ligne ou de protection des données personnelles.
Après sa thèse, elle rejoint plusieurs acteurs majeurs de la cybersécurité. D’abord Orange, puis Renault, avant de découvrir l’univers des start-up chez Famoco, entreprise française spécialisée dans les terminaux sécurisés. Au fil de ces expériences, un sujet s’impose progressivement à elle : les nouvelles vulnérabilités créées par l’intelligence artificielle.
De la recherche à l’entreprise
L’idée entrepreneuriale prend forme entre 2022 et 2023 grâce à un programme d’accompagnement de l’Inria. Pendant un an, l’institut de recherche l’aide à transformer un concept scientifique en projet économique viable. Une étape décisive, suivie d’une autre opportunité de taille : son admission dans un accélérateur de l’Université de Berkeley, en Californie. « Un programme particulièrement sélectif qui ne retient qu’une trentaine de projets parmi près de 2 000 candidatures », souligne la dirigeante
En mai 2023, Marie Paindavoine s’envole pour la Silicon Valley. Deux mois plus tard, Skyld est officiellement créée. « Toute cette phase de maturation nous a permis de construire notre premier produit et de valider qu’il répondait à un besoin réel du marché. »
Protéger les modèles IA, des actifs stratégique
Le cœur de métier de Skyld est encore méconnu du grand public. L’entreprise développe une technologie destinée à protéger les modèles d’intelligence artificielle embarqués dans les appareils du quotidien. « Téléphones portables, véhicules autonomes, robots industriels, équipements médicaux ou encore systèmes militaires : partout où une IA fonctionne directement dans un appareil physique, elle peut potentiellement être copiée ou analysée par un tiers malveillant, explique Marie Paindavoine. Nous fournissons un antivol spécialement conçu pour les modèles d’intelligence artificielle », explique la dirigeante. L’enjeu dépasse largement la simple protection de la propriété intellectuelle. « Lorsqu’un modèle est dérobé, un attaquant peut également comprendre comment il prend ses décisions et chercher à le contourner. Prenons l’exemple des systèmes de modération d’images présents dans certains smartphones : si un pirate accède à l’algorithme, il peut identifier ses mécanismes de décision et concevoir des contenus capables de tromper ses contrôles ».
Cette problématique concerne des secteurs très variés. Skyd accompagne ainsi des start-up de la santé développant des outils de diagnostic assistés par IA destinés aux hôpitaux. L’entreprise travaille également avec des acteurs de l’audio qui embarquent des algorithmes d’amélioration sonore dans leurs équipements électroniques. Les applications industrielles sont tout aussi stratégiques. « Dans les usines, des systèmes de contrôle qualité pilotés par l’intelligence artificielle reposent sur un savoir-faire particulièrement sensible ». Un Autre domaine à fort enjeu est la Défense : « Dans le cas de drones autonomes ou de véhicules autonomes, voler l’intelligence artificielle revient à récupérer un savoir-faire stratégique », souligne la fondatrice.
Une levée de fonds pour accélérer
À l’été 2025, Skyld réalise une levée de fonds de 1,5 million d’euros auprès d’investisseurs européens spécialisés dans la cybersécurité, complétée par l’entrée de business angels du secteur. « L’objectif était de passer d’une phase de commercialisation naissante à une véritable accélération du développement. » Douze mois plus tard, le pari semble réussi. « Le produit venait d’être commercialisé au moment de la levée de fonds. Depuis, nous avons fortement accéléré notre développement commercial et commencé à travailler avec des grands comptes. »
Si la dirigeante reste discrète sur l’identité de ses clients, elle confirme que l’entreprise intervient désormais aussi bien auprès de jeunes pousses innovantes que de grandes entreprises à la pointe de l’intelligence artificielle. Aujourd’hui, environ 90 % de la clientèle demeure française, même si Skyld amorce déjà son expansion européenne.
Une croissance multipliée par cinq
L’année écoulée a également permis de faire évoluer le produit, enrichi grâce aux retours d’expérience des premiers utilisateurs. Installée à Rennes, où se trouve toute l’équipe technique, la société compte désormais une dizaine de collaborateurs. Son équipe commerciale est basée à Station F, à Paris. Le modèle économique repose sur la vente de licences logicielles : les entreprises paient pour utiliser la solution de protection développée par Skyld. Côté résultats, la progression est spectaculaire. « Nous avons déjà multiplié notre activité par cinq et l’année n’est pas encore terminée », indique Marie Paindavoine. Un chiffre qui témoigne de l’émergence rapide d’un marché encore jeune mais en pleine structuration.
Une technologie pionnière
L’une des particularités de Skyld est d’intervenir sur un créneau encore peu occupé. Si la protection logicielle existe depuis longtemps, les modèles d’intelligence artificielle présentent des caractéristiques qui rendent les méthodes classiques insuffisantes.
« Aujourd’hui, nous faisons partie des premiers acteurs, voire des tout premiers, à proposer une solution réellement conçue pour l’intelligence artificielle. Dans les prochains mois, nous allons transformer les projets pilotes en contrats récurrents et accélérer le déploiement commercial à l’échelle européenne. », affirme la fondatrice. Depuis le début de l’année 2026, l’entreprise a identifié seulement quelques concurrents comparables en Europe, aux États-Unis et en Asie.
Skyld entend également renforcer ses partenariats avec les grands acteurs de l’écosystème de l’intelligence artificielle, qu’il s’agisse des spécialistes de l’entraînement des modèles ou des fabricants de puces. Aucune nouvelle levée de fonds n’est envisagée à court terme, même si la question pourrait se poser à horizon 2027.
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