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Organisation du travail   Télétravail : une tendance se dessine

Bretagne économique, le 30.03.2010

Crise et menace de pandémie grippale se sont presque télescopées pour pousser les instances politiques et les entreprises à réfléchir sur le télétravail. En France, il représente seulement 6% du temps de travail, alors qu’il atteint 22,8% en Allemagne. Pourtant, selon le CSA (Centre d’analyse stratégique), 28% de la population active pourrait télétravailler.
La réflexion ne date pas d’hier. Michel Dupaquier, sociologue et maître de conférences à Rennes 2, rappelle : « Dans les années 80, c’était un thème à la mode et on avait beaucoup misé sur le télétravail, car on se disait qu’il pouvait résoudre les problèmes de transport et concilier vie familiale et vie professionnelle… » Le 19 juillet 2005, un accord était signé entre partenaires sociaux, précisant le statut des télétravailleurs et une proposition de loi a vu le jour en juin 2009 pour donner un coup d’accélérateur au télétravail. En Bretagne, le télétravail se profile çà et là. Dans le cadre du plan de continuité d’activité (PCA) conseillé aux entreprises par l’Etat pour faire face à la pandémie de grippe, des entreprises comme Brake (spécialiste de la restauration : 100 salariés), située à Lamballe (22), ont travaillé sur le sujet dépôt par dépôt, fonction par fonction, et une organisation en télétravail pourrait voir le jour. En septembre 2009, le Conseil général du Finistère a entamé une expérimentation du travail à distance, structurée et finement étudiée au préalable chez nos voisins européens. Car, comme le souligne Nicole Turbé-Suetens, experte en télétravail auprès de la Commission européenne : « C’est un mode d’organisation du travail qui suppose une stabilité avec des outils appropriés. Cela ne s’improvise pas ! »

Une organisation minutieuse
_ Avant de se lancer dans le travail à distance, il faut déterminer les avantages que l’entreprise peut en retirer, mais aussi le salarié. Baisse des coûts, souplesse des horaires accrue et économie de carburant pour le salarié. Sans oublier d’identifier les activités ou les fonctions concernées. Chez Miloco Aéronet, à Glomel (22), spécialiste des filets de fret pour les bagages dans les avions ou sur les remorques aéroportuaires, 3 personnes sur 9 télétravaillent. « Je m’occupe des approvisionnements et de la logistique, précise Louisanne Cosnard, et j’ai été embauchée dans ces conditions. Le directeur commercial qui est en Allemagne et un commercial à Nantes travaillent en mobilité ou chez eux, comme moi. » Jean-Michel Davault, co-fondateur et gérant de Hommes&Process, ajoute : « Il faut définir et contrôler les usages des utilisateurs, assurer la sécurisation des connexions et des données pour ne pas remettre en cause les principes de sécurité : confidentialité, intégrité, preuve, disponibilité. » Enfin, le dirigeant ne doit pas concevoir le télétravail en solo. « Le patron d’une entreprise doit expliquer pourquoi il souhaite ce mode de travail, à quoi ça va servir et comment il va procéder, mais aussi à quoi ça va correspondre pour chacun, explique Nicole Turbé-Suetens, sinon ça ne passe pas ! » La concertation est le maître mot. Un groupe de travail composé de la direction, des responsables opérationnels, de salariés et de représentants du personnel, va établir les règles de fonctionnement. Lister et évaluer financièrement les changements à opérer (équipement, moyens de communication, formation des salariés etc.) s’avère indispensable. « Nous avons missionné 4 cadres du Conseil général, raconte Anne-Marie Croc, chef de projet au Conseil général du Finistère de l’expérimentation télétravail, pour prendre connaissance de ce qui se faisait en France et dans d’autres pays européens, mais aussi pour avoir une image pratique du télétravail, des éléments juridiques. Aujourd’hui encore, il n’y a pas de texte officiel pour permettre aux collectivités de mettre en place le télétravail. » Après avoir pris modèle, on peut passer aux règles écrites et à l’élaboration des contrats. Un cadre précis pour certains, comme chez Hommes&Process. Yolande Rividic, responsable marketing, précise que son contrat de travail mentionne qu’elle travaille à domicile et que ses horaires vont de 9h à 18h30, avec obligation de se rendre à l’entreprise une fois par semaine. Plus aléatoire dans d’autres sociétés qui pratiquent le télétravail. Chez Appaloosa (12 salariés), une agence de communication basée à Plouigneau (29), « le télétravail fait partie de la culture de l’entreprise et nous n’avons pas encore apporté de précisions sur le sujet dans les contrats », concède le gérant Bertrand Le Coq. Dans la communication ou la publicité, la nature du travail qui consiste souvent à rédiger plaquettes ou projets, pousse naturellement les salariés à travailler à domicile depuis très longtemps. « Il y a beaucoup de télétravail gris », fait remarquer encore Nicole Turbé-Suetens. Un télétravail non identifié, pas vraiment cadré, et qui ne rentre pas dans les statistiques.

Des freins au déploiement
_ Le CAS prévoit que 40 à 50% des travailleurs seraient des télétravailleurs en 2020. Qu’en pensent les intéressés ? Pour Bertrand Le Coq : « Le seul frein que je voie au télétravail touche à l’isolement qu’il provoque. Cela dépend de la personne, du tempérament… » Même réticence pour Valérie M., qui travaille pour SNEDA (spécialiste de solutions informatiques pour l’immobilier, à Nantes) depuis son domicile morbihannais : « Je me sens trop seule parfois devant mon ordinateur et je vais acheter du pain à la boulangerie, rien que pour parler à quelqu’un qui n’est pas virtuel ! » Tandis que Yolande Rividic lance en riant : « Il faut savoir s’arrêter, ne pas déborder sur les soirées et les week-ends. En un mot, s’organiser. » Un autre inconvénient du télétravail est soulevé par le sociologue Michel Dupaquier : « Quand on sépare les espaces, on peut séparer les temps, or là le travail entre dans les foyers, et tout le monde ne possède pas un bureau pour travailler à domicile. » Souvent, le télétravailleur se sent à l’écart des collègues qui travaillent non stop dans l’entreprise : « Je n’ai plus les bruits de couloir pour me signaler qu’un tel est mal vu ou que mon supérieur est de mauvaise humeur », fait remarquer Valérie M. « Nous connaissons les limites du télétravail et pour nous il n’y a pas à transiger, déclare Jean-Michel Davault. Le télétravail à 100% est interdit chez nous car il faut maintenir du lien social entre les salariés. » Souvent évoqué par les dirigeants, le frein managérial semble le plus résistant. « Dans notre culture latine, analyse Anne-Marie Croc, le manager pense que le travail est moins bien fait si la personne n’est pas là physiquement… Au Conseil général, on a remarqué que ça les déstabilise parce qu’ils prennent plus de temps à travailler les objectifs que les télétravailleurs doivent mettre en œuvre. » Jean-Michel Davault note : « En France, on est dans une organisation pyramidale, alors que dans les pays anglo-saxons ou asiatiques la démarche travail s’organise en complément d’expertises, avec une autonomie assez grande… » Et si l’organisation du travail tendait vers une obligation de résultats, et non de moyens ?

Anny Letestu
_ N° 199 avril 2010

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